Mémoire et justice pour les Arméniens ! À la veille de commémorer le 100e anniversaire du premier génocide du XXe siècle perpétré à l’encontre du peuple arménien par le gouvernement jeune turc, chacun peut légitimement se féliciter du travail de mémoire autour de ce centenaire aux côtés des forces vives de la diaspora arménienne de France, à l’image des mobilisations à Paris ou un peu partout en France, et bien sûr de François Hollande qui, conformément à son engagement, se rend à Erevan avec d’autres chefs d’État ce 24 avril.

Mais chacun doit aussi mesurer le chemin à parcourir pour enfin rendre justice à ce peuple meurtri, qui est resté debout malgré la plaie à jamais ouverte, mais qui ne doit plus demeurer l’unique dépositaire d’une mémoire qui aurait dû être partagée et entretenue par l’humanité tout entière.

Oui, il est grand temps que le génocide arménien fasse désormais pleinement partie de notre histoire commune, c’est une question de mémoire, comme de justice.

1,5 million de morts, toujours niés par la Turquie

Il y a aujourd’hui 100 ans, le 24 avril 1915, 600 notables et intellectuels formant l’intelligentsia arménienne de Constantinople étaient arrêtés et assassinés par le gouvernement jeune turc. Ce massacre, qui est toujours nié par l’État turc contemporain malgré des documents accablants et le travail des historiens, donnait le signal d’un génocide qui allait coûter la vie à 1,5 million de femmes, d’hommes, d’enfants, de vieillards, soit les deux tiers des Arméniens de l’Empire ottoman.

C’est en référence à cette épuration ethnique programmée et à cette déportation forcée que Raphael Lemkin, un juif polonais, proposa en 1943 le terme de « génocide ». Quant à l’impunité de ses auteurs, c’est elle qui ouvrit entre autres la voie à l’Holocauste et aux génocides perpétrés depuis au Rwanda, au Cambodge et au Darfour.

Erdogan veut des preuves ? Sérieusement ?

Dès 1915 pourtant, avec la Grande-Bretagne et la Russie, la France lançait un appel contre les crimes de « lèse-humanité » perpétrés contre les Arméniens, un terme employé pour la première fois. Ces victimes demeurent dans nos mémoires, un siècle plus tard.

Serge Klarsfeld rappelle à son tour, combien la mémoire est fragile. C’est Hitler lui-même qui aurait déclaré dès le mois d’août 1939 :

« Qui se soucie du massacre des Arméniens ? »

Quant au président de la République de Turquie, Recep Tayyip Erdogan, il continue d’exiger « des preuves » ! Pourtant, on ne compte plus les colloques, les ouvrages, les tribunes d’historiens qui tous ont établi à la fois la réalité historique des massacres de 1915, mais aussi la forte parenté entre les idéologies au pouvoir en Turquie lors de la première guerre mondiale et dans l’Allemagne nazie lors de la seconde et, dans les deux cas, la logique meurtrière qui avait conduit à planifier l’élimination systématique d’un peuple.

2015, une année capitale

Cent ans après le début des massacres, seule une vingtaine de pays ont reconnu officiellement le génocide, dont la France en 2001, l’un des tout premiers États à le reconnaître alors que d’autres, comme les États-Unis, tardent encore à le faire.

La Turquie s’arc-boute quant à elle et persiste à nier l’évidence, pourtant irréfutable, et ce malgré la demande de plus en plus pressante des forces vives d’une société turque qui réclame la vérité, comme l’avaient démontré ces dizaines de milliers de Turcs – et tous n’étaient pas Arméniens – qui avaient manifesté au lendemain de l’assassinat du journaliste Hrant Dink.

À bien des égards, 2015 tient toutes ses promesses pour les défenseurs de la cause arménienne et constitue bien une année capitale pour la connaissance et la reconnaissance publique du génocide de 1915.

Chacun peut notamment se féliciter de la parution de nombreux livres sur cette question depuis un an, de la diffusion de films et de documentaires, des conférences et des colloques qui se multiplient dans toute la France, avec bien sûr la presse qui continue à tenir pleinement son rôle en ouvrant largement ses colonnes à cette page d’histoire.

Alfortville et l’Arménie, une longue histoire

Mais les cérémonies commémoratives du 24 avril, si elles constituent à Erevan ou à Paris un véritable point d’orgue aux manifestations du souvenir, sont loin d’être le point final de la mobilisation, mais bien le point de départ d’une année d’hommages et de célébrations partout en France.

À Alfortville, la « Petite Arménie », jeune commune du Val-de-Marne d’à peine 130 ans, qui a accueilli voici un siècle les premières familles rescapées du génocide, nous avons été à la pointe de la défense de la cause arménienne. Mon prédécesseur et ami René Rouquet qui est aujourd’hui encore député, fut en son temps à l’origine de la première proposition de loi qui a abouti à la reconnaissance par la France du génocide des Arméniens.

Fort du partenariat historique que nous tissons de longue date avec les associations, les représentants de l’Église et les organisations de la diaspora pour favoriser le développement de la culture et de l’histoire arménienne et pour permettre à nos relations de jumelages avec l’Arménie de susciter de riches échanges, nous sommes bien sûr en cette année 2015 plus que jamais au rendez-vous de la mémoire et du souvenir, avec un programme sans précédent d’événements – expositions, spectacles, concerts, manifestations – pour commémorer ce centenaire.

C’est la fierté et l’honneur des Arméniens de France d’avoir programmé à nos côtés, dans un esprit d’union et de partage sans faille, dans la dignité et le respect dus aux victimes du génocide, les cérémonies et les événements, partout en France, mais aussi l’articulation avec les revendications légitimes de tout un peuple, dont les plaies ne sont toujours pas refermées, et dont les morts sont toujours privés de sépulture !

Un mensonge d’État qui s’est durablement installé

Oui, malgré les hommages et les reconnaissances venues de France comme de nombreuses démocraties, et jusqu’à sa Sainteté le Pape François qui a condamné le 13 avril dernier le « génocide des Arméniens sous l’Empire Ottoman », ce temps fort de recueillement doit être désormais l’occasion de réaffirmer la nécessité de rendre justice aux Arméniens, au risque de retarder davantage la cicatrisation de la terrible blessure ouverte en 1915, tant qu’une réelle avancée législative ne sera intervenue sur le plan du droit.

Plus que tout autre, le droit de pénaliser par la loi quiconque continuerait de nier l’existence de ce génocide, comme nous y invite en particulier l’adoption par le Parlement grec de la loi pénalisant la négation des génocides, et dont on pourrait espérer l’effet « boule de neige » en Europe.

Mais la question demeure aujourd’hui encore de savoir comment mieux lutter contre ce mensonge d’État qui s’est durablement installé, face à la blessure profonde que les négationnistes infligent depuis des décennies aux générations successives d’Arméniens, tous ces descendants des victimes de 1915 ?

Poursuivre un effort de vérité

Non seulement, le génocide perpétré par les jeunes Turcs a pleinement réussi puisqu’ils ont été dépossédés de leurs terres ancestrales, des marques de leur civilisation trois fois millénaire, de leur état civil, mais sa réalité-même est occultée par le négationnisme de la Turquie.

Mémoire et justice ! Cent ans après le génocide perpétré par le gouvernement turc, notre devoir est de garder intacts ces deux volets encore aujourd’hui indispensables. D’abord, ce devoir de transmission de mémoire s’impose aux générations successives comme à la fois une pédagogie et une grille de lecture du monde d’aujourd’hui avec les expériences du passé. Le crime étant encore impuni et nié par l’État turc actuel, ce devoir d’histoire devient une exigence morale et une exigence de justice.

À l’image de l’action des parlementaires socialistes à l’Assemblée nationale et au Sénat ces dernières années, François Hollande avait pour sa part défendu cette nécessité, bien avant d’être élu en 2012 à la présidence de la République française, affirmant sa volonté de voir le Parlement légiférer contre le négationnisme, bien avant que le Conseil constitutionnel ne vienne censurer la loi pourtant votée par les deux chambres.

Depuis, le chef de l’État n’a de cesse de déclarer que la négation du génocide est « insupportable car elle est une insulte », tout en appelant les autorités turques à poursuivre leur « effort de vérité ».

La mémoire collective demeure fragile

Lorsque nous étions voici quelques semaines au dîner du Conseil de coordination des organisations arméniennes de France, le président de la République a appelé la Turquie à poursuivre son « effort de vérité » à propos du génocide arménien perpétré un siècle plus tôt, estimant « qu’il est temps de briser les tabous »:

« L’effort de vérité doit se poursuivre et je suis convaincu que cette année du centenaire verra de nouveaux gestes, de nouvelles étapes sur le chemin de la reconnaissance. »

Alors que la Turquie continue de nier sa responsabilité et au moment où cette question demeure à bien des égards un tabou pour Ankara, qui refuse d’admettre la réalité de cette élimination planifiée, cette reconnaissance demeure pourtant un préalable moral, y compris à tout processus d’entrée de la Turquie au sein de l’Union européenne.

La France s’honorerait en engageant un nouveau processus législatif en la matière, non plus en vue d’aboutir à une loi mémorielle de plus, mais bien pour sanctionner le négationnisme et préserver tous les descendants des victimes, à l’image du rôle que tient la loi Gayssot vis-à-vis de l’holocauste juif.

Je récuse cette vision d’un Parlement qui s’érigerait en « tribunal de l’Histoire », et priverait les chercheurs d’une liberté d’expression comme certains ont voulu nous le faire croire. Un seul historien a-t-il été empêché de mener des recherches sérieuses à cause de la loi Gayssot ?

Ce n’est pas une mémoire communautarisée

Serge Klarsfeld rappelle à quel point la mémoire collective demeure fragile. Ainsi le camp de Nexon installé en Haute-Vienne pendant la deuxième guerre mondiale avait-il été oublié jusqu’à ce qu’une plaque en rappelle le souvenir il y a vingt ans ? Les parlementaires qui se sont mobilisés ces dernières années pour voir évoluer la législation sont dans leur rôle, un rôle politique, au sens le plus noble du terme.

La loi française reconnaît l’identité des génocides, arménien et juif. Il ne s’agit pas de mémoire communautarisée ! Le génocide de 1915 interpelle la communauté humaine dans son entièreté. Nous agissons pour l’humanité tout entière. Soyons fiers de renouer avec ce qui fait la grandeur de la France : l’universalisme des Lumières.

À la veille des commémorations du centenaire dans un esprit d’union républicaine que nous appelons de nos vœux et dont la France tire sa force, comme nous l’avons vu le 11 janvier dernier, j’appelle chacun à rester mobilisé, au côté de celles et ceux qui se battent contre le négationnisme, et déterminé à ce que la République puisse garantir à chacun la liberté et le droit d’honorer sereinement la mémoire de ses ancêtres et punisse quiconque nierait ce droit à autrui, et par là même, réfuterait la vérité historique.

 

Via Le Plus de l’Obs